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30 juin 2011 4 30 /06 /juin /2011 22:10

 

 

 

Hier j’ai bouclé une valise. Sans prendre la fuite. Calmement. Pour changer d’air. Marcher. Sortir de ma torpeur et de l’engluement, remettre un pied devant l’autre. Ne voir que la couleur de l’herbe et vider ma tête.

 

Le pull bleu en coton ou le sweat noir délavé devenu un vrai doudou ? Mes mains traînaient entre les piles de linge, soulevant les tee-shirts pliés de travers, pour extirper le pull et le sweat. Les deux, c’est mieux. Je n’ai jamais su choisir.

 

Depuis, tous les jours, je marche. Je marche sans penser, avec sous mes paupières toutes mes pensées qui cognent pareilles à des grelots mis en sourdine.

Le premier bonheur du matin, c’est d’être séparée de l’horizon. Tout devient loin et inaccessible, l’espace offre au corps le désir en cadeau. Dehors, comme une volière, est empli du chant des oiseaux. Pressées entre les doigts invisibles du vent, les odeurs éclatent, d’abord de mousse, puis de bois mouillé, enfin de terre fermentée. Posé sur mes épaules, le ciel prend des allures de canal serpentant entre la cime des arbres. Je marche et fends de mon corps la forêt qui frissonne comme une amoureuse. Sous mes pas tremble la terre. Il faut que je lui parle, que je l’apprivoise de mes pieds qui violent parfois sa peau, mais qui sans relâche la domptent, l’appellent afin qu’elle engloutisse ma vie ancienne et perdue. J’avance, habitée d’un voyage sans destination qui guide mes pas dans un tracé inconnu, malgré le chemin si bien dessiné devant moi. Je marche le cœur léger, affamé d’une faim ancienne au goût de fruits inconnus. Faim qui s’ouvre en un trou immense, empli du désir violent et charnel de retrouver la terre, mère adorée et oubliée par trop d’absences, trop de diversions. C’est un chêne qui, tenu dans le creux de mes bras, m’a ouvert le cœur. Je lui ai répondu avec mes larmes, sans comprendre la réponse qu’il offrait à mon chagrin.

 

J’ai même choisi une nuit pour marcher encore, m’enfoncer dans le noir mystérieux de la forêt où les arbres, sur le bord du chemin, veillent comme des sentinelles sombres et ébouriffées. Les cailloux roulent sous mes chaussures, les branches craquent sous le poids de mon corps et les feuillages devenus vivants propagent une rumeur qui avance au même rythme que moi, écho étrange de mes peurs, vibration mystérieuse qui chuchote un langage indéchiffrable. J’ai connu toutes les lueurs, de la plus claire offerte par un ciel encore large, à la plus sombre donnée par les arbres qui penchent leurs cimes à l’extrême, fermant la forêt comme un écrin.

 

Le noir devient alors une matière épaisse à fendre du regard, et les yeux impuissants scrutent un chemin transformé en long tunnel opaque, sans aucune clarté, désormais invisible. Il faut juste écouter, étirer mes sens à l’infini pour tenter de rester debout, ne pas perdre le fil du chemin devenu imperceptible. Et dans ce noir silence, ne résonnent que quelques perceptions nocturnes, amplifiées ou atrophiées. Respiration comme un râle doux, semelles qui écrasent l’humus et font gémir la terre, bras qui se balancent en cadence le long du corps, vêtements qui bruissent dans le mouvement régulier des pas. A gauche, le hululement d’un oiseau réfugié dans l’enfourchure d’un arbre, à droite, un autre qui lui répond. Au sol, une vague avance, froisse les feuilles, s’amplifie de toutes parts telle une marée invisible.

 

Elle s’approche, inquiétante, impossible à deviner. Est-ce une biche ? Un sanglier ? Ou même autre chose, de celles auxquelles on ne s’attend pas, tant on est aveugle et démuni ? Le cœur bat, prisonnier de la respiration qui s’immobilise, le corps en suspens. L’attente semble interminable. Le bruit avance, s’élargit comme une menace. Quelque chose va surgir. Mais quoi ? Et enfin l’œil perçoit les petits corps qui furètent dans le creux du fossé. Une famille de blaireaux effarouchés s’enfuit et fait demi-tour. La peur dégonfle, le souffle reprend et la rencontre prend des allures de cadeau.

Je repars, sourire aux lèvres, cherchant encore à savoir qui a eu le plus peur, et j’écoute les bruits semés dans la nuit par les habitants de la forêt comme autant de cailloux blancs laissés par un Petit Poucet invisible et bienveillant.

 

Par intermittence, le ciel à nouveau, déchiré par les branches hirsutes semblant monstrueuses, lâche son halo sur le chemin comme un graffiti phosphorescent. Moment étrange où le corps, redevenu visible, s’échappe du noir, semblant émerger du néant pour être à nouveau mis au monde.

 

Au bout du chemin, le corps, lourd de fatigue, reçoit sa bénédiction. L’eau d’un étang et le ciel, en ouverture, lâchent leur clarté mordorée que la nuit diffuse alentours. Temps de calme immobile où le vent, imperceptiblement, pousse l’eau en milles vaguelettes venant mourir à mes pieds.

 

De pas en pas, les chemins m’ont pris toutes mes pensées. Ils ont avalé les ressassements qui se bousculaient dans ma tête, pour les remettre à la terre, les digérer.

Mais une à une, toutes les nuits qui passent me les rendent. Les yeux grands ouverts fixés sur le ciel, je scrute les étoiles et les nuages qui courent sur la voie lactée et me jettent mon passé à la tête.

 

Je compte les étoiles comme on compte les moutons, et au petit matin, je m’endors, encore étendue dans les paumes de la nuit.

 

 

06 - M.T. ©

 

 

 

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Auteur - Photographe

Michèle Théron, praticienne de santé naturopathe, femme en chemin, je vous partage sur ce blog des articles, de la poésie, des photos créés par moi, et les citations, articles, vidéos qui nourrissent mon chemin et m'inspirent.

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