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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 22:57

 

 

 

Avril 1986. Nous sommes à Pripyat, ville d’Ukraine situé à 3 km de la centrale nucléaire de Tchernobyl. La veille de l'accident, elle compte encore 49 360 habitants. Aujourd’hui, il n’y a plus une âme qui y vive.

 

26 avril, 1 h 23 du matin.

 

Le réacteur n° 4 de la centrale explose. Les habitants, qui ne sont pas prévenus, observent les événements depuis le toit des immeubles. Quand les habitants demandent pourquoi les policiers portent des masques, ceux-ci répondent qu’ils sont en formation….

 

La désinformation empêchera d’adopter des mesures immédiates.

Plus de 30 heures après la catastrophe, le 27 avril, la ville est évacuée en urgence, dans un long convoi de bus s’étalant sur 20 km, emportant une population déjà gravement irradiée et obligée de tout laisser sur place.

 

 

« Selon le rapport officiel, le 27 avril, le taux de radiation à Pripyat, était de 1 Roentgen, ce qui est 100 000 fois la normale. Les sources officieuses disent que le jour de l’évacuation, le taux de radiation était de 7 Roentgens, ce qui fait une différence, parce que dans le premier cas, la population mourrait en deux ou trois mois, alors que dans le second, les gens commenceraient déjà à mourir en quelques jours ».

 

 

Aujourd’hui, Pripyat est une ville morte, comme probablement la plupart de ses habitants de l’époque. Elle est désormais un endroit damné de la terre, inhabitable pour plusieurs siècles, puisque les éléments radioactifs qui l’ont recouverte et dont elle n’a jamais été nettoyé (contrairement à certaines zones autour de Tchernobyl par exemple), atteindront leur demi-vie dans 900 ans. Théoriquement, il faudrait attendre 48 000 ans pour que le reste de la radiation s’épuise de ce lieu contaminé à jamais. S’approcher aujourd’hui d’un camion pompier laissé sur place il y a 25 ans reste un acte fatal pour la santé.

 

 

Pripyat incarne donc, par cette terrible désolation, les folies d’apprenti sorcier que l’homme moderne a engendré : inventer des techniques dont les conséquences lui échappent totalement et dont il ne peut même pas réparer les dégâts, et de surcroît, s’enfermer dans un orgueil si démesuré qu’il ne peut, sous aucun prétexte, admettre qu’il fait fausse route. Nos « dirigeants » et « responsables » détenant la médaille d’or de l’orgueil et du mutisme dès qu’il s’agit des choix et des révélations concernant les grands projets de notre société…  

 

 

On a longtemps mis le problème de Tchernobyl sur le compte du « système soviétique » qui a eu et continue d’avoir bon dos... Toute censure a sa justification… Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Est-ce que les leçons ont été tirées du passé ?

  

 

11 mars 2011.

 

 

La centrale nucléaire de Fukushima, prévue pour résister à des vagues de 5 mètres de haut, est gravement endommagée suite au tremblement de terre et au tsunami qui secouent le Japon. En effet, selon une étude scientifique japonaise, certaines vagues pouvaient faire 23 mètres de haut… Comme quoi, l’imagination des humains, qui parfois est sans borne, peut s’avérer très limitée.

 

 

Les déclarations, dès le départ, ont été quasiment unanimes pour minimiser l’importance des dégâts, certifiant qu’il ne s’agissait pas d’une « catastrophe », mais d’un accident maîtrisé. Aujourd’hui, un mois après, l’accident de Fukushima a été réévalué au niveau 7, soit le même niveau de gravité que Tchernobyl, compte tenu du volume important des rejets radioactifs. Bien sûr on nous explique que, techniquement, ça n’a rien à voir avec Tchernobyl, mais…

 

 

Trois réacteurs ont commencé à entrer en fusion, des vapeurs radioactives s’échappent des réacteurs, de l’eau radioactive est rejetée en quantité très importante à la mer, des explosions se produisent et les populations commencent à être évacuées au-delà des 20 km entourant Fukushima, et à partir de 30 km, c’est à l’appréciation de chacun, jusqu’à ce qu’un nouveau mot d’ordre en fasse une urgence prochaine…

 

 

Ce qui frappe dans ce dramatique événement, c’est la répétition d’une stratégie enracinée dans l’amnésie. L’information suit la même logique que tous les événements graves qui sont passés sous silence. On minimise, on résiste à la vérité (1), on garde le contrôle sur ce qui est su , on lâche un peu quelques informations, sinon cela paraîtrait quand même un peu louche, on relativise, et on continue à faire comme si ce n’était pas trop grave. De toutes façons, « le risque zéro n’existe pas », entend-on à longueur d’interviews des défenseurs du nucléaire, on ne fait pas d’omelettes sans casser d’oeufs. Comprenez que les œufs, … c’est nous.

 

 

Autre élément désarmant dans cet événement, l’humanité a quasiment disparu de la représentation mentale, visuelle ou émotive. C’est comme une cécité qui nous serait imposée soudainement. Un blanc occupe le champ de vision….

 

 

Et pourtant.

 

 

Entre 20 000 et 30 000 personnes sont mortes, 380 000 personnes ont été déplacées dès la première semaine suite au séisme, 110 00 habitants évacués dans un périmètre de 20 km autour de la centrale de Fukushima Daiichi, (d’autres sources parlent de 200 000), ainsi que 30 000 autres situés à 10 km de celle de Fukushima Daini, 150 000 étrangers ont quitté le pays dans les 10 jours qui suivent la catastrophe… et quasiment aucune photo de tout cela ni aucun compte rendu de ce sensible là.

 

 

Les médias, d’habitude si enclins à déballer impudiquement la souffrance humaine, sont tout à coup d’une réserve inhabituelle. Voyez : pour Haïti, nous avons eu droit aux cadavres jonchant les rues, aux jambes et bras qui dépassaient des gravas, à l’empilement des corps, aux visages en larmes et à la désespérance justifiée de tout un peuple. Pour le Japon : rien. L’ambassade a demandé aux journalistes de ne pas heurter la sensibilité japonaise… La sensibilité japonaise, ou la nôtre, qui pourrait s’identifier à une nation économiquement développée et mise tragiquement devant les conséquences de ses choix de civilisation ?

 

 

Pouvoir être touché par le drame japonais, c’est prendre conscience que la civilisation, et toutes les attentes que nous y avons mises, peuvent s’écrouler en moins d’une heure, que le nucléaire, dont on nous a dit qu’il était sous maîtrise, est un dragon vis-à-vis duquel nos savoir-faire sont impuissants. Alors pour ne pas être touchés, pour que surtout ce drame ne fasse pas trop de vagues (une, ça suffit !), il est préférable de rester au niveau cortical et technique et de ne pas être contacté au niveau du ressenti, pas plus qu’au niveau des émotions.

 

 

Faites une recherche d’images sur internet, vous ne trouverez quasiment pas un visage de victime avant la dixième page, et même là, vous n’aurez que de la photo « policée », édulcorée, pour ne pas affoler le regard. Maintenant, des photos de la centrale sous toutes les coutures, vue de loin, vue de près, vue d’en haut, de face, de profil, vue avant et après la catastrophe, vous en aurez autant que vous voulez, ainsi qu’une quantité importante de schémas fournis pour nous « expliquer » comment tout ça fonctionne. Rationaliser pour rassurer en somme. Au final, le cerveau peut retenir qu’une catastrophe, ce sont des murs effondrés, des techniciens affairés, des matériaux en morceaux, des dégâts matériels que l’on évalue avec précision, le tourisme qui a fait une chute de 50 %, des actions qui baissent en bourse, une économie en perte de vitesse qu’il va falloir s’empresser de relever, et…

 

 

Et quoi d’autre ?

 

 

Plus je suis informée au niveau technique, plus je suis submergée d’informations chiffrées et calibrées, plus je m’interroge. Plus on tente de confisquer mon ressenti, plus la partie sensible et humaine en moi est en souffrance et appelle autre chose.

 

 

Serait-il possible qu’une catastrophe, ce soit aussi des humains qui meurent, souffrent, et tomberont malades dans les prochaines années ? Serait-il possible de ramener tous ces événements à l’échelle humaine ?

 

 

Il y a eu Nagasaki, Hiroshima, Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima et bien d’autres…  

 

 

« Tout ce qui ne vient pas à la conscience revient sous forme de destin. » C.G. Jung

 

 

Devant cette annulation du ressenti et cette cécité, me vient une seule question : combien de mois, d’années, nous faudra-il pour comprendre, conscientiser et sentir ce qui s’est passé à Fukushima ?

 

 

Faudra-t-il attendre 25 ans pour ressortir des images, des films montrant la vie « d’avant » et ces instants disparus, ces instants d’insouciance et de beauté fugace qui précèdent toujours les drames ?

 

 

MT 

 

 

(1) La Société météorologique du Japon a demandé le 18 mars à ses membres de s’abstenir de toute publication de prévision de propagation des nuages radioactifs dans l’atmosphère afin de ne pas provoquer de panique dans la population. Cette demande a été justifiée en ces termes : "les bases de la gestion des catastrophes doivent être un acte unique d’information responsable. Prévoir la propagation d’un nuage de matières radioactives peut engendrer des remous dans la population".

 

 

 

 

 Le dernier jour de Pripyat

 

 


 

 

 

Michail Nazarenko, l'auteur de ces vidéos uniques sur l'évacuation de Pripyat, décéda dans les années suivant l'accident.

 

 

 

 

La ville fantôme

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Chronique des jours graves

 

 

 


 

 

 

 

 

Un document du réalisateur ukrainien Vladimir Shevchenko qui a filmé la centrale de Tchernobyl et ses environs après l'accident d'avril 1986. Les mineurs au travail sont exposés à 10 Roentgen par heure, soit 1 million de fois supérieur à la normal. Ils travaillent sans masque, sans combinaison de protection. Quant aux « Biorobots » qui travaillent sur le toit de la centrale, ils sont exposés à des milliers de Roentgens, seulement 40 minutes sur le toit, et le corps humain commence à tomber en morceaux….

 

 

 

 

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Auteur - Photographe

Michèle Théron, praticienne de santé naturopathe, femme en chemin, je vous partage sur ce blog des articles, de la poésie, des photos créés par moi, et les citations, articles, vidéos qui nourrissent mon chemin et m'inspirent.

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