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14 mai 2017 7 14 /05 /mai /2017 17:31
Un feu couve en silence

 

Un feu couve en silence. Un feu couve sous la braise, dense, ronde, serrée autour d'un point incandescent qui palpite aussi fort que le cœur, tambour lourd qui résonne dans les plis de la chair en sommeil. Un feu couve et attend son heure, comme un volcan endormi, avec son magma qui bouillonne, gronde, se soulève avec la force d'une marée aux vagues rondes, épaisses, luisantes et rougeoyantes.

 

 

Un feu couve en moi, profond comme la nuit, brûlant comme les soleils d'été. Il tourbillonne dans une spirale chaude qui remue mon ventre, cuit mes entrailles, éclate mes cellules en répandant leur miel, doré, sucré, suave, dont j'étale la douceur à l'envers de ma peau tremblante, palpitante, alors qu'elle transpire encore de la terreur de demain et du chagrin d'hier. Un feu couve, prêt à tout brûler, prêt à tout saccager de ce qui est ancien, il crépite pour faire fondre mes remparts, dissoudre mes os, faire de moi juste un étendard qui flottera au vent, claquant bruyamment dans le ciel avec la régularité du battement de mes veines. J'entends pulser, claquer la toile au tissage épais, aux fils croisés comme des doigts entremêlés, je l'entends, comme un claquement de langue, sonore, sec, qui résonne avec son écho qui traîne et rebondit derrière comme les ricochets des cailloux lancés sur l'eau, je l'entends comme un claquement de doigts qui bat la mesure, qui swingue avec le rythme de la vie, lancinant et insistant.

 

 

Le feu allume tout ce qui est sec en moi, il unit dans une même flamme ce qui était séparé, flottant, abandonné. C'est la foudre qui a jeté la première étincelle, comme une brûlure imposée à ma peau, comme une blessure offerte à mon cœur qui sait enfin saigner, s'épancher et battre, qui gonfle tel une éponge trop lourde prête à éclater.

 

 

Le feu appelle l'air, le vent, la brise, il appelle le baiser qui mélange les souffles, il implore pour pénétrer la chair, il gémit pour pouvoir travailler et consumer ce qu'il y a encore à consumer. Il ordonne, il soumet, il mate en maître intransigeant et impitoyable la matière qui fond comme une glaise qui sera bonne à pétrir. Inutile de résister, au risque qu'il ne se fasse plus violent encore, de peur qu'il ne soit plus carnassier, plus dévorant, plus gourmand.

 

Mais céder au feu n'est pas la fin de l'incandescence. Céder au feu, c'est nourrir le prochain feu, c'est préparer la prochaine étincelle, comme une foudre sans fin qui pleut sur le cœur, c'est laisser tomber les étoiles en pluie serrée et glacée, petits couteaux dorés qui tailladent la peau, la percent de milles trous creusés méthodiquement, pour amener encore et encore plus près du néant, là, tout au bord, là où les pieds ne veulent pas aller, là où quelque chose résiste, accroché par un fil invisible qui s'enroule autour des chevilles comme un liseron envahissant, grimpant sur les jambes pour immobiliser le corps.

 

 

Céder au feu, c'est préparer les prochaines larmes, les prochaines descentes dans l'ombre, c'est entrer dans la lumière pour sortir par le tunnel de la nuit. C'est se laisser irradier par le rouge qui consume pour être bientôt dissout dans des ténèbres de tourmaline.

 

 

Alors parfois, le corps résiste. Il résiste à demain, au chagrin, à la brûlure programmée qui attend son heure, à cette incandescence qui submergera comme une nouvelle marée où il faudra couler, se dissoudre, se noyer, sans être sûr de ressusciter. Il résiste au plaisir de la fusion, pour fuir le goût de cendres dans la bouche, quand le feu s'est éteint, quand le froid est revenu, quand le tonnerre s'éloigne tel une onde imperceptible et que le silence prend à nouveau toute la place.

 

 

C'est alors que vient l'envie de fuir ces quelques secondes où la mort se répand dans la gorge avec son goût de métal, avec cette acidité et cette âcreté écœurantes qui remplissent les veines et glacent le sang. Vient l'urgence de refuser d'être ce gisant laissé sur la grève, vidé de son feu, vidé de sa lumière, même si elle est passée si violemment, transperçant chaque parcelle de peau.

 

 

Puis vient encore et encore cette nécessité de différer au delà du possible cet instant flottant où plus rien ne bouge, où tout semble consumé, en attente des prochaines braises qui rallumeront le prochain feu pour sentir à nouveau la vie qui pulse aussi doucement que le ventre d'un nouveau-né. Feux allumés, éteints, puis allumés sans cesse, comme des témoins qui passent d'heures en heures, pour dilater la vie, la tendre entre ciel et terre jusqu'à la dernière étoile, improbable, incertaine, inaccessible.

 

 

Alors parfois, il est urgent de résister encore, de rester debout et immobile avec ce feu qui gronde en silence, qui brûle sans consumer, qui remue sans rien faire basculer. Résister pour mieux écouter, pour mieux sentir dans les plis de l'âme et dans les plis de la chair, à quel instant tout va céder, à quel moment les flammes vont jaillir, dans cette fraction de seconde où tout chavire, où le corps ne peut plus rien, sinon se laisser emporter et consumer dans le feu qui l'habitait.

 

 

Un feu couve sous les braises ardentes prêtes à s'éteindre quand le cœur est gris, quand le corps souffre trop, quand les yeux ferment leurs volets de bois lourds.

 

 

Elles rougeoient, clignotent comme les phares qui pulsent au-dessus des vagues dans une nuit épaisse et peuvent tout à coup s'immoler, laisser le froid les fendre comme un sabre mortel. Elles se figent alors dans le froid pour se vêtir d'un noir à faire peur, le noir de l'oubli, celui de l'enfer.

 

 

Mais quand le feu est là, je sais qu'il vient allumer les fenêtres de l'âme.

 

 

MT © 2006

 

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Published by Michèle Théron lejour-et-lanuit.over-blog.com - dans NUIT
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commentaires

sista ninie 20/05/2017 18:40

Justement, ça fait partie de votre chemin et c'est beau de ne pas "piétiner" ce par quoi l'on est passé, ce qui nous a traversé, ça aide pour la continuité...
Se livrer aux forces Vives, voilà ce qui résonne en moi...
Beau week-end :)

lejour-et-lanuit.over-blog.com 23/05/2017 16:57

Merci Sista !
Belle soirée

sista ninie 19/05/2017 11:30

Magnifique... Gratitude et respect pour le chemin parcouru... "Le feu appelle l'air, le vent, la brise, il appelle le baiser qui mélange les souffles, il implore pour pénétrer la chair, il gémit pour pouvoir travailler et consumer ce qu'il y a encore à consumer...." ça me parle beaucoup...

"Hommes, levez les yeux ! Vous, près du feu, là-bas, qui connaissez le ciel, sans limite, interprètes des étoiles, venez ! Voyez, je suis un astre nouveau qui s'élève. Tout mon être brûle et rayonne si fort, si prodigieusement plein de lumière que le firmament profond ne me suffit plus." Rainer Maria Rilke

lejour-et-lanuit.over-blog.com 19/05/2017 21:53

Merci Sista
c'est un texte ancien ;-) ça fait longtemps que je ne suis plus connectée à ce type d'écriture... ça reviendra peut-être
Superbes les mots de Rilke... l'annonce de l'Homme Nouveau !
Belle soirée

tchat 15/05/2017 19:31

Vraiment beau, très beau texte j'adore merci

lejour-et-lanuit.over-blog.com 15/05/2017 21:06

Merci de tout coeur, et merci de m'avoir lue, j'ai hésité à mettre ce texte, un peu long...
Belle soirée

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Michèle Théron, praticienne de santé naturopathe, femme en chemin, je vous partage sur ce blog des articles, de la poésie, des photos créés par moi, et les citations, articles, vidéos qui nourrissent mon chemin et m'inspirent.

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